01 février 2008

La séduction à tout prix

Une double page des Dingodossiers (Gotlib et Uderzo - 1967) resurgit régulièrement dans mes pensées. Elle fait référence aux contes, aux films, bref à toutes les histoires qu’on peut raconter et s’intitule : « Après la fin ». Une première image présente le prince charmant et la petite bergère, vus de dos, se dirigeant vers un château, enlacés sur leur cheval blanc et auréolés de leur passion avec pour légende le célèbre épilogue : « Ils se marièrent et eurent beaucoup d’enfants ». L’image suivante, quelques années plus tard, montre un couple en furie : le père, agressé par une nuée virevoltante d’enfants, tentant vainement de lire son journal (sic) vocifère « Puisque tu es bergère, occupe-toi de ce troupeau » à sa femme, les mains dans la bassine qui, en se retournant, se contente de rétorquer d’un air mauvais : « Charmant ». Le romantisme des jeunes amoureux, loin de résister à l’épreuve du temps, a migré vers l’amère réalité du quotidien.

Jusqu’aux décennies récentes, dans les histoires, et le plus souvent dans la vie, la séduction n’avait donc cours que pendant la brève période séparant l’adolescence du mariage. Les amants, une fois unis par les liens sacrés, n’éprouvaient plus le besoin de déployer tout un stratagème d’artifices destinés à s’octroyer les faveurs de quiconque puisque leur vie amoureuse, toute tracée, était censée ne plus connaître de déviance. Bien sûr, il y eut Madame Bovary, toutes les intrigues de cour réservées aux aristocrates, ces femmes, souvent conspuées, qui soignaient leur apparence et qu’on soupçonnait d’adultères, ces hommes, dont on se méfiait, qui paradaient en mondanités et qu’on soupçonnait de débauche… Mais pour le père et la mère classiques, chercher à plaire en dehors du foyer ne présentait plus d’intérêt, une fois fondée la sacro-sainte famille.

Il semble que ce soit le passage d’une vie rurale à une vie citadine qui changea radicalement la donne. La grande ville multiplie les contacts humains visuels. L’image tend à devenir fondamentale puisque, le plus souvent dans la rue, la relation anonyme se résume au regard. La vue devient le plus important de nos sens alors qu’elle ne l’était pas dans une société restreinte, en majorité analphabète, où la transmission de la connaissance et de l’information se faisait oralement. L’individu s’ouvre à l’esthétique. Il devient soucieux de son apparence et de son charme, prend conscience avec le spectacle, aussi bien celui de la scène en pleine expansion que celui de la rue, que les intérêts ne sont pas neutres, qu’ils sont faits d’attirances et de succès. On entre dans l’époque de la séduction.

On a beaucoup écrit sur le volet amoureux de la séduction : Voiture (La carte du tendre), Kierkegaard (Journal d’un séducteur), Cohen (Belle du Seigneur), Baudrillard (De la séduction, Les stratégies fatales). La littérature fourmille de séducteurs de renom : Don Juan, Casanova, Valmont, James Bond, alors que les séductrices se font plus rares. Il faut aller chercher Carmen, qui en mourra, pour trouver un prototype à l’égal des mâles précédemment cités. Ou encore Salomé pour l’Antiquité, Lolita pour l’époque contemporaine. Toutefois, la femme des romans est majoritairement séduite et donc passive. Elle laisse au mâle l’illusion de sa victoire. Il faut remarquer également que les séducteurs des romans ont le plus souvent des fins tragiques, comme si la morale prenait sa revanche pour châtier les gêneurs. La séduction est donc, jusqu’au XXème siècle, le propre de l’amour juvénile. Une fois cette période passée, elle devient négative et on doit même s’en garder au risque de sombrer dans la dépravation et l’immoralité.

Est-il besoin de mettre l’accent sur le chemin parcouru depuis un siècle ? Concernant l’amour, Baudrillard nous assure que la distribution a changé. Le séducteur, ravalé au rang du vulgaire dragueur grotesque, devient la proie de l’objet convoité, et la « femme objet », joue le premier rôle d’un jeu où les règles éculées du passé ont changé : Qui a jamais pressenti la puissance propre, la puissance souveraine de l’objet ? Dans notre pensée du désir, le sujet détient un privilège absolu, puisque c’est lui qui désire. Mais tout se renverse si on passe à une pensée de la séduction. Là, ce n’est plus le sujet qui désire, c’est l’objet qui séduit. Le privilège immémorial du sujet s’inverse […] Le séducteur n’est-il pas plutôt séduit, et l’initiative ne revient-elle pas secrètement à l’objet ? (Les stratégies fatales).

Mais la grande nouveauté demeure que la séduction déborde les limites de l’amour pour s’insinuer partout. Elle devient même le passage obligatoire pour tout succès, s’exerce partout où la concurrence joue. L’ancienne image négative de perversion s’est transformée positivement en critère déterminant. La réussite de tout acte, l’impact de toute création se résume au dilemme suivant : plaire ou ne pas plaire. L’éducation se doit d’être ludique, le public, rassasié de culture didactique et ennuyeuse, demande du divertissement. Indépendamment de tout autre caractère, tout ce qui est proposé doit charmer l’utilisateur potentiel. C’est la suite logique de la « société de consommation » et de la « société du spectacle » dénoncées dans les années 70 qui n’ont pas de fin en soi autrement qu’associées au plaisir.

Le candidat au succès doit s’y soumettre obligatoirement : séduire devient la première des qualités nécessaire à sa promotion, la condition sans laquelle rien de fructueux n’est envisageable. Les discours qui perdent leur sens à force de ressemblance dans les canaux médiatiques ne font plus recette. Restent les images, au propre comme au figuré, au parfum de réalisme, qui donnent davantage confiance et sur lesquelles tous les efforts vont donc se concentrer. Les hommes publics, toutes tendances confondues, n’existent aujourd’hui qu’à travers leurs représentations largement diffusées et donc grâce à leur perception par le plus grand nombre. La compétence devenue secondaire, voire dérisoire, une image favorable devient l’alpha et l’oméga de toute tentative de prise de pouvoir, qu’il soit politique ou médiatique. On a constaté qu’un candidat aux élections américaines avait tout intérêt à faire rire (et d’ailleurs les prétendants s’y emploient activement depuis plusieurs décennies), de la même façon que réussir à faire rire une femme est presque la garantie du succès de sa cour. L’image visuelle, stricto sensu, se mue en représentation symbolique. On parle, par exemple, d’image valorisante de réussite.

On cherche à séduire un électorat versatile, un public capricieux. La séduction touche aujourd’hui tous les secteurs : l’art (il faut que l’artiste se montre et se fasse un nom), les espaces de représentations publiques : théâtre, cinéma, télévision (les exemples sont superflus), la politique (cf. ci-dessus), la littérature (presque tous les personnages publics écrivent des livres qui se vendent bien), le sport (gros effort esthétique chez les équipementiers, calendriers de rugbymen, conférences de presse obligatoires), les sciences (Tazieff, Cousteau, De Gennes), le monde du travail (les entretiens d’embauche, les CV flatteurs). Il n’y a que la bulle financière pour laquelle « vivons heureux vivons cachés » reste la devise, le seul domaine qui échappe encore au déballage médiatique et dans lequel les protagonistes se cloîtrent davantage qu’ils ne s’exhibent. Il faut dire que l’enrichissement personnel de quelques uns au détriment du plus grand nombre est une idée difficilement promouvable.

La séduction, c’est présenter de quelqu’un, d’un produit ou d’une action une image valorisante dont le public se souviendra tout en essayant de sortir des sentiers battus : l’essence même de la publicité. Séduire, c’est engager un effort pour plaire et par conséquent susciter un contentement, qu’il soit visuel, gustatif, sexuel ou autre. Tous les coups sont permis pour s’accorder les faveurs de ceux qui constituent aujourd’hui une masse sans visage mais sans lesquels aucun succès d’envergure n’est concevable : le public. Les sociétés libérales dans lesquelles nous vivons sont fondées sur la concurrence. Le corollaire de cet esprit de compétition semble être la séduction à tout prix, condition nécessaire et même souvent suffisante à la valeur dominante : le plaisir individuel. Reste à savoir si cela suffira pour remplacer les anciennes croyances et les idéologies disparues ?

Illustration : Don Juan et le commandeur par Fragonard.
Cet article est publié dans Agoravox et dans Yahoo actualités