19 juillet 2006

La vue, premier de nos sens

De nos cinq sens, la vue est de loin le plus utilisé. On estime à 80% le nombre d’informations que nous recueillons par le canal de la vision. La lecture, la télévision, les voyages, l’image qu’on donne de soi aux autres, celle qu’ils nous donnent d’eux-mêmes, tout passe par l’œil tant et si bien qu’il est difficile d’imaginer une cécité soudaine. Pourtant, il n’en a pas toujours été ainsi. L’ouïe a longtemps prédominé et le revirement s’est produit au XIXème siècle. Avant, le paysan ou l’ouvrier lisaient peu ou pas. Sans télévision et cinéma, l’immense majorité de l’information était transmise oralement : la connaissance par l’instituteur et surtout par l’entourage familial puisque la plupart des enfants allaient reprendre le métier de leurs parents, le plus souvent dans le même environnement et avec les mêmes valeurs morales et sociales. L’église était souvent le lieu unique de culture et même de réflexion, surtout dans les campagnes. Le sermon du curé et le son de l’orgue passent par l’oreille. La confession se prive de visuel dans un cérémonial bien étonnant où les protagonistes restent dissimulés l’un à l’autre le temps des révélations pour resurgir à la lumière une fois l’absolution accordée. Les psychanalystes (freudiens) reprirent le procédé en installant le thérapeute derrière son patient. Peu de place réservée aux images dans les missels et même dans les églises, du moins en France. Pourtant les vitraux figurés, les peintures et les sculptures religieuses constituaient l’unique contact de l’individu avec le monde des arts. Pas de peinture profane, en occident, avant le XVème siècle.

Le XIXème bouscule la donne. Les photos s’imposent dans la presse quotidienne avec un statut de preuve irréfutable face aux dérives subjectives des mots. On peut vraisemblablement attribuer la prédominance du visuel dans nos sociétés au développement de la photographie, pas simplement parce qu’elle montre des images mais surtout parce qu’elle se présente comme la vérité, dans un monde chrétien traumatisé par le mensonge. L’image, depuis au moins Saint Thomas (« Je crois ce que je vois »), prédomine sur le mot dès que le doute s’installe. La tradition orale est bousculée par manque de fiabilité (l’homme qui a vu l’ours…). La société migrant d’un mode rural à un mode urbain favorise les contacts entre individus en développant la représentation de soi-même, la séduction et donc la mode. Le « sois belle et tais-toi » illustre bien l’abandon du discours au profit de l’apparence.

Au milieu du XXème siècle, la télévision et ses dérivés de la fin du siècle (ordinateur, vidéo, Internet) viendront parachever le travail pour façonner un individu qui, en abandonnant progressivement ses autres sens, pourrait n’être plus bientôt que visuel… avec une pincée d’auditif et un soupçon de tactile, pour la reproduction de l’espèce.

Illustration : Confessionnal - Jean-Eugène Atget